AVRIL

 

 

II avait les pieds dans la boue et ses chaussures pre­naient l'eau. Putain de printemps. II était seul, de nuit, dans le jardin d'une bicoque construite en rase campagne, loin de toute lumière, de toute autre vie et il essayait de traîner jusqu'au trou le corps de la vieille bique. La garce, qu'est-ce qu'elle était lourde ! On n'aurait pas cru, à la voir! Sèche comme un tronc de pommier, dans son tablier bleu qu'elle nouait à la taille. Serré, serré. Comme son cul, comme ses lèvres qu'elle semblait toujours sur le point d'avaler En plus elle était crade. Elle n'avait pas besoin de laque pour hérisser sur son crâne un toupet de cheveux gris. La crasse suffisait.

II jura, cracha par terre. Il avait envie de pisser. Et elle, elle s'était pissé dessus. Dégueulasse...

Mais pourquoi est-ce que j'écris ça à la troisième personne ? Pourquoi dire « il » quand c'est moi qui ai traîné ce vieux corps puant ? Pourquoi commencer par le

plus désagréable, alors que ce qui s'est passé avant a été tel­lement réjouissant ? Pourquoi suis-je encore en train de tricher, de ne pas oser ? Non, c'est décidé, je vais tout raconter. Bien sûr, je prends un risque, celui que quelqu'un tombe sur ce journal. Mais qui se soucie d'aller regarder dans le ventre de mon ordinateur ? Qui se soucie de moi, d'ailleurs ? Il suffira que j'installe quelques verrouillages, que je m'astreigne à taper des mots de passe avant d'accéder à ce fichier. Tant que je serai en vie, nul ne pourra soupçonner ce que j'ai fait. Ce que je vais continuer à faire. Après... Je m'arrangerai pour que mes héritiers trouvent le texte. Auront-ils l'intelligence de comprendre que mes confessions peuvent rapporter gros, au moins autant que celles de Jean-Jacques Rousseau ? Ils publieront post mortem. Reality-book posthume. Du pur roman noir, sauf que ce ne sera pas un roman. Un vrai journal de serial-killer. Je leur assure une rente juteuse !

Au fond, je m'en fous, de mes héritiers. J'ai besoin d'écrire, tout simplement. Les mots sont ma substance. Et tant que je n'aurai pas construit des phrases avec mes sensations, j'aurai peur qu’elles ne perdent de leur force. Mes mains tremblent déjà tandis que j'imagine les lettres qu'elles vont taper sur le clavier. Tremblement de bonheur. Tout a commencé par hasard. Je n'ai rien calculé. Je n'aurais pas cru, une heure avant qu’elle ne se produise, à la possibilité d'une telle métamorphose.

Comme tous les mercredis après-midi depuis trois ans qu'elle est veuve, j'ai rendu visite à cette cousine éloignée, qui me faisait plutôt 1 'effet d'une grand-tante ! Elle n'a jamais appris à conduire, vit seule dans une masure isolée en pleine cambrousse et son caractère de chien a découragé d'éventuelles bonnes volontés. Comme tous les mercredis, au volant de ma voiture dont j'avais chargé 1e coffre de vic­tuailles diverses et des douze bouteilles de gros rouge qui lui duraient à peine 1a semaine, j'ai pesté en me demandant pourquoi je continuais à assumer cette corvée. Je la détes­tais, cette vieille ! Seulement voilà, on m'avait appris qu'il fallait faire le bien, on m'avait inculqué l'idée qu'il fallait aller jusqu'au bout de ses engagements, qu'il fallait aimer son prochain comme soi-même... En fait, j'aurais dû réaliser plus tôt à quel point c'était ridicule, puisque je ne m'aimais pas, je ne m'aimais pas du tout. J'avais juste le sens du devoir ancré en moi comme un cancer. Tous les mercredis. Il flottait, mes essuie-glaces peinaient, grinçaient. J'avais des tonnes de travail, et même pas pensé à faire les courses pour moi. Déluge printanier sur la Haute-Normandie. Après avoir quitté la nationale, on prend une petite route qui tournicote au milieu des champs. Boueuse. Une bouillie jaunâtre. Partout l'herbe dégoulinante, grasse, piétinée par des vaches obèses aux pis pendants. Rien à voir sinon quelques hauts silos de tôle accrochant les nuages. Les maisons sont cachées derrière des haies touffues et dans ces maisons les culs-terreux se cachent derrière des rideaux épais ou, dès cinq heures du soir, des volets pleins au marron écaillé. Le rouge de la brique aussi est éteint. Avant d'arriver chez la cousine, il faut encore cahoter sur un che­min de terre, et la gadoue macule 1a carrosserie, s'incruste dans les pneus. Je m'arrête à droite des clapiers. La vieille entend le moteur, elle n'est pas sourde, mais elle ne vient pas m'accueillir II faut que je frappe plusieurs fois avant qu elle ne daigne ouvrir. Jouant l 'étonnée « Tiens, il pleut ? » mais tellement ravie que je me sois fait tremper. Bisou piquant, sans conviction, haleine picrate, elle est chargée. Que se passe-t-il ? Elle fait la gueule, plus que d'habitude. Je la pousse un peu pour franchir le seuil et me mettre d l'abri. La maison ne comporte qu'une grande pièce en rez-de-chaussée et un grenier à l'étage auquel on accède par une trappe. Un poêle ronfle dans un coin. Il fait trop chaud, et l'odeur est épouvantable, mélange de vinasse, de chien mouillé, de sueur aigre. Les fenêtres ne sont jamais ouver­tes, peut-être définitivement coincées. Le lit, contre le mur du fond, est recouvert d'un gros édredon rouge qui perd ses plumes. Sur le fourneau, bout le café dont il va me falloir avaler une pleine tasse. Bien sûr, le poste de télé est allumé et un chanteur ulule une rengaine des années cinquante. Je me demande si elle l'éteint, la nuit, sa télé. Bref, la toile cirée est luisante de graisse, je suis de mauvais poil, ma cousine aussi. Elle m'annonce immédiatement la couleur: son vieux clébard est mort. Elle me le montre: il est étendu devant l'évier sur une couverture. Personnellement, ça ne me fait pas de peine. II était sale et avait la manie de me sauter dessus et de me lécher les mains, ce gui me dégoûtait. La vieille a l'air vraiment affectée. Je ne sais trop quoi dire, mais de toute façon elle ne m'écouterait pas. Elle ne me propose même pas de café bouilli. Ce qu'elle veut, c'est que je l'aide à creuser un trou au fond du jardin pour enterrer l'animal. Maintenant, sous les trombes d'eau. La pelle est prête. J'obtempère, c'est encore l'autre vie où je ne sais pas refuser. Je prends des bottes et un ciré dans le coffre de la voiture, les enfile. Elle me regarde fossoyer, elle n'a pas eu le toupet de rester au chaud. C'est long, c'est épuisant bien que le sol détrempé soit assez meuble.

- Ça suffit, décrète-t-elle enfin. On va chercher le chien. Allons-y. C'est à notre retour dans la pièce surchauffée que j'ai basculé. Sur l'écran de la télé, le chanteur ululant avait été remplacé par une présentatrice du journal du soir. Flash spécial. Un attentat quelque part. Un connard de plus s'était fait sauter dans un bus scolaire, éclaboussant des lambeaux de sa carcasse les corps des vingt gamins dont il s'offrait la mort pour le prix de la sienne. Je sens des frissons d'horreur me parcourir. Je suis sensible à la misère du monde. La cousine fixe l'écran, l'air hagard, les yeux larmoyants et murmure:

-C'est bien triste.

Elle est donc capable de compassion ? J'acquiesce: -Comment peut-on tuer des enfants ?

La vieille se tourne vers moi comme si j'avais parlé une langue étrangère :

-Quels enfants ? Qu'est-ce que je vais devenir, moi, sans mon chien ? Je n'avais que lui...

Elle a des larmes qui dégoulinent sur les joues, des sillons visqueux, elle recommence à fixer les images. Gros plan: un petit corps emmené sur une civière. Gros plan: un cartable baignant dans une mare de sang. Te sens monter en moi une excitation bizarre. Ma cousine pivote, s'approche. Elle bave, elle chiale, elle me tend les bras, elle va m'enlacer, elle va... Je recule d'un pas. Elle sent mauvais. L'idée qu'elle puisse me toucher me donne la nausée. Morve qui lui coule du nez. Je la hais, je ne supporte plus sa présence, je...

Elle ne 1'a pas pleuré longtemps, son clebs. Une bouteille vide traînait sur la table. Je l'ai attrapée par le goulot, et j'ai cogné. Fort. Le bruit du verre sur son crâne a ouvert les vannes. Les vannes de son sang, les vannes de ma jouissance. Je l'ai contemplée pendant qu' elle criait, qu'elle chancelait, qu'elle tombait et qu' elle mourait. Étalée sur 1e dos, jupe et tablier retroussés dévoilant ses jambes maigres dans des bas de laine, elle aussi me contemplait, sans me voir, de ses globes gris gélatineux que striait déjà une ligne rouge. J'étais debout, elle couchée. Ce qui m'envahit ne s'apparente à rien de connu. Sensation de bien-être, mieux, de bonheur intense. Des ondes parcourent mon corps, m'électrisent. Je n'ai guère d expérience en la matière, mais 1 extase sexuelle dont on nous rebat les oreilles doit ressembler à ça, si elle existe. J'aurais voulu que cet instant dure indéfiniment. Les frissons ont fini par s'atténuer, j'ai mis un bon moment pour reprendre mon souffle. Je savais d'une manière encore intuitive que j'avais franchi un pont invisible et que je ne reviendrais pas de l'autre côté. J'étais sur le côté noir, celui où peu s'aventurent. Je savais également que je recommencerais. Ma tête s est mise à fonctionner. Je n'avais pas envie de me faire prendre. Je n'ai pas essayé de trouver une justification morale à man acte. Mi du genre « elle pleurait son chien et aurait laissé crever une portée de petits humains », ni du genre « la pauvre, je l'ai délivrée d'une vie de merde ». D'ailleurs, elle tenait à la vie, la carne. Pas question de retomber dans l'ancien système, celui des valeurs, celui du Bien et du Mal, majuscules et chapeau bas. Je n'y crois plus. Je n'attends plus que ce plaisir insensé. J'ai perdu trop d'années à respecter les codes, je ne sais pas ce qu'il me reste de temps, mais je vais conclure en beauté.

Cela s est passé il y a plusieurs jours. Ai-je déchiffré mon avenir sur le coup ? Non, la nouvelle donne s'est élaborée progressivement. Il fallait d'abord réfléchir à la suite immédiate et de frustrantes considérations pratiques ont alors meublé mon cerveau. Ma voiture était invisible de la route, et personne ne venait jamais jusqu'à la maison, à part moi.

Le mieux était d'attendre la nuit, de transporter les deux cadavres vers le trou, de déposer celui du chien dedans et celui de sa maîtresse au bord, en plaçant une pierre juste sous sa tête. On croirait qu'elle était tombée en enterrant l'animal et s'était fracturé le crâne. Ce que je fis. Sous la flotte, et avec l'envie de pisser. Je me demande pourquoi j'ai commencé en racontant cet épisode somme toute désagréa­ble. Un vieux réflexe de culpabilité ? Il sera le dernier. J'ai aussi récupéré 1a bouteille pour 1a ramener chez moi. Solides les litrons de gros rouge ! Elle n'était même pas cassée, mais le verre retenait peut-être quelques gouttes de sang, un cheveu gras... des bouts de vieille cervelle. Les mots s'alignent. Je suis bien. J'ai déjà reproduit la scène mille fois par la pensée, mais le plaisir que j en tirais commençait à s'estomper. Je n'avais pas encore passé le cap de l'écriture. Voilà, l'écriture nourrit l exaltation. Tout renaît, la bicoque pourrie, l'odeur de pinard, l'abjection... et l'acte sublime qui transfigure tout. Je vais jeter à la poubelle les manuscrits entassés dans le secrétaire. Les manuscrits tous refusés par les éditeurs. Nul n en a rien su, heureusement. Mes livres bien écrits, pleins de bons sentiments, d'humanité, qui ne seront jamais lus. Mes petites intrigues peaufinées. Je me voulais Flaubert, ou au moins Simenon. Une langue classique, jamais vulgaire, de beaux imparfaits du subjonctif. Je m'aperçois que je me relâche. Forcément, j'ai vécu le texte avant de l'écrire et j'écris comme je vis désormais. En violence et en désordre. C'est drôle.

J'ai le journal local sous les yeux. Les gendarmes ont conclu à un terrible accident dû à l'état d'ébriété de la vieille dame qui tentait d'enterrer son fidèle compagnon. Tout va bien. Sauf que mon être me réclame un nouveau meurtre. Je prends mon temps : le premier n'a pas été prémédité, j'y ai beaucoup perdu. J'ai choisi la prochaine victime. J'adore l'idée qu'il n'y a objectivement aucune raison qu'il meure. Sinon que son existence me déplaît, me dégoûte même et que je vibre d'avance en imaginant sa terreur et mon pouvoir. Bientôt Robert nous quittera.